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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 01:29

La Corse a servi de conservatoire à un procédé fossile désigné comme « alla Lucchese » parce qu’au XIXème il est mis en œuvre dans chaque forge corse par quatre ouvriers « qui chaque année viennent de Lucques ou de Toscane… » ( Sagey 1828, 137). Comme le note le grand métallurgiste anglais Percy à la suite d’un entretien avec Sagey, ce procédé est complètement empirique. « It is curious to note how in the course of experience efficient processes are gradually developed, in entire ignorance of the principles upon which they are founded (Percy, volume II-part 1-p.319 ). Cet article vise à expliquer comment ce procédé « alla Lucchese » a pu prendre naissance et perdurer jusqu’à devenir le procédé corse au début du XIXéme.

1 Lucques (Lucca) et la « fabrica di spathae » (fin IIIéme-476)

Des recherches archéologiques dans les vestiges de la Lucca Augustéenne et ses environs, y ont révélés une activité métallurgique. La fabrication du bronze est attestée par la découverte des restes d’un creuset de fusion contenant des débris métalliques ; celle du fer par celles de scories riches en fer et des fragments de tuyère en argile formées à la main qui ont pu également servir à la fabrication du bronze (92,93,120). Selon les archéologues, cette activité métallurgique pourrait expliquer le choix au bas empire de Luca comme siège d’une «fabrica di spathae» Le réseau des «fabricae», décrit dans la Notitia Dignitatum a été mis en place au cours du deuxième quart du IIIème siècle à l’èpoque de Dioclétien Il comptait deux fabriques de spathae l’une à Lucca, l’autre à Reims, implantées selon la règle près d’une source de matière première : pour Luca, le minerai de fer de l’Île d’Elbe) (Feugère 2002). Les fabricae ont rapidement échappé au contrôle des légions et au IVème relevaient du pou-voir civil. Les ouvriers y étaient considérés à la fois comme des civils et des militaires. Il leur était interdit de quitter la fabrique, de travailler pour les particuliers, ni comme ouvriers, ni comme cultivateurs ni autrement. Hériditairement ouvriers de l’Etat, leurs fils devaient suivre leur condition …Malgré un statut contraignant, jouissant de certains privilèges, ils sont devenus très nombreux. (Daremberg et Saglio 1896, II-959) Quand l’empereur Justinien défend aux particuliers de fabriquer des armes de guerre, les ou-vriers des fabricae constituent alors, avant la lettre, des « corporations fermées », héréditaires et dotées d’un monopole qu’elles ne peuvent exercer qu’au profit de l’Etat. L’éclatement de ce système corporatif à la fin de l’Empire en 476 (démission de Romulus Augustule) explique au cours des siècles suivants, le comportement d’ouvriers Lucquois désormais désoeuvrés louant en Toscane et jusqu’en Corse leur main d’œuvre et surtout leur compétence. Dans le domaine de la fabrication du fer, ils ont pu ainsi assuré pendant des siècles la transmission du procédé « alla Lucchese », notamment lors de la création de l’Etat lombard.

2. Lucques, duché lombard (570-774).

Lors de l’invasion de l’Italie par les Goths, Lucca abrite une garnison en tant que chef-lieu du comté. Reconquise briévement par les bizantins en 553, elle devient Lombarde en cinq ans plus tard. La conquête lombarde est très brutale surtout au départ et pour le nord de l’Italie : villes rasées, populations dispersées ou massacrées ou dispersées. Les établissements reli-gieux sont dévastés sans qu’il s’agisse pour autant de persécution religieuse (les Lombards sont ariens). L’histoire des évêchés des grandes cités toscanes est mal renseignée : sur dix existants dont celui de Lucca, quatre sont détruits à Pistoie, Fiesole, Sienne et Populonia ; l’évêque du dernier s’est d’ailleurs réfugie sur l’Île d’Elbe qui est restée libre. Après la mort du roi lombard Alboin en 572 lors de l’interrègne des ducs, Lucques et Pise sont les premières cités toscanes à devenir lombardes L’expansion lombarde s’arrête au sud, en limite du Latium à Sutri que le roi Lombard Liutprand cède au Pape Grégoire II (Paul Diacre, 1994, Histoire des Lombards,). Lucques passe sous la domination des Lombards entre 568 et 572 et devient capitale du Duché « Longobarde di Tuscia » et l’une des plus importants capitales du royaume lombard. Le troisième comte di Lucca est élu “Rex Langobardorum” en 756, le quatrième comte, duc de Pisa, et le cinquième devient vassal de Charlemagne qui l’a battu. Sous le régime lombard, Lucca développe ses activités commerciales et la production de la soie qui la rend célèbre dans toute l’Europe Pise est le seul centre byzantin à devenir lombard sans combats : à l’écart de ceux-ci, les pisans, poussés par leur intérêts commerciaux s’intègrent rapidement à la région environnante devenue lombarde. La ville amorce alors son ascension vers la place de premier port du nord de la mer Tyrrhénienne. en concentrant les flux commerciaux entre la Toscane, et la Corse, l’île d’Elbe, la Sardaigne, les côtes de l'Espagne et du sud de la France. A l’écart des grandes voies de communication, Florence entame une période de déclin.

3. VI-VIIIème siècle. Les métallurgistes lombards des alpes italiennes

La conquête lombarde de Lucques et la retraite de Byzance marquent la fin d’un système de production du fer qu’avait structuré l’Empire Romain à partir des ressources en minerai de l’île d’Elbe et de ses approvisionnements extérieurs : ferrum noricum, ferrum indicum, fer des Bituriges (Namatiamus Vème siècle, de reditu suo)… Pour autant, il n’est pas possible que le nouvel état lombard ait pu se maintenir et se dévelop-per sans le fer nécessaire à la production et au renouvellement des armes et des outils . Sur le sujet, certains historiens ont d’abord évoqué un « argumentum a silentio » (Citter 1998,181). En fait, des recherches archéologiques récentes montrent que les lombards eux même ont pu effectivement produire une partie de ce fer. Avant d’envahir l’Italie du nord, les lombards avaient occupés le Norique et la Panonnie qui leur avait été concédé en 526 par l’empereur de Byzance et dès leur entrée dans les Alpes italiennes au siècle suivant, comme au Norique, ils ont recherché et transformé le minerai de fer spathique manganèsifère. A Ponte di Val Gabbia deux sites archéologiques fouillés au cours de dix années de recherche sur la sidérurgie lombarde datés 590-680 et 560-780 AD ont livré des morceaux de fonte produite au bas fourneau et d’acier (CuciniTizzoni 2001, 31-48)… Cinq siècles plus tard Biringuccio décrira le chemin parcouru par ces métallurgistes qui seront devenus les maîtres bresciani. Avec les métallurgistes lombards implantés dans les Alpes italiennes, Lucques et sa région était une autre source d’approvisionnement en fer du royaume lombard . Le minerai de fer de l’île d’Elbe pouvait être approvisionné par Pise et travaillé dans la région selon le procédé an-cestral par les métallurgistes lucquois.

4. XIéme-XIIIème siècle Suprématie de Pise en méditerranée occidentale.

Au XIème Pise est à l’apogée de sa puissance maritime en méditerranée. L’Ile d’Elbe et la Corse sous domination Pisane. Cette suprématie est confirmée en 1060 après une victoire sur Gènes sa grande rivale. Un siècle plus tard le grand commerce maritime ravive les tensions entre les deux cités que deux guerres navales opposent plusieurs années en 1119 et 1165. A la fin du siècle Pise fait alliance avec Venise pour contrer l’expansion de sa rivale. Le XIIIéme siécle commence sur une alliance entre le Pape et Gènes. Pise signe un traité avec Gènes en 1209 mais les hostilités reprennent onze ans plus tard et la bataille navale du Giglio en 1241voit la victoire de Pise sur l’alliance. Mais finalement en 1284, la victoire écrasante de Gènes à Meloria marque le déclin définitif de la puissance pisane. De la domination de Pise, la Corse passe sous celle de Gènes et Pise perd le contrôle du commerce du minerai de fer de l’île d’Elbe : en 1332, elle en cède à Gènes pour dix ans le monopole de livraison. Au début du Moyen Age , la métallurgie du fer était pratiquée à Pise et en Toscane . Le minerai hématite de l’Île d’Elbe était transformé dans la région de Maremme où on a trouvé les restes de fours réduits à une simple cavité et des scories. Dans la région de Sienne les limonites locales ont été exploitées, peut-être mélangées à du minerai de l’Île d’Elbe Sur le site de Montarrenti on a trouvé les restes d’une petite forge, des scories et du fer destiné à la consommation locale. Plusieurs châteaux de la Maremme ont révélé des traces de fabrication du fer, des fours à foyer ouvert et ventilation manuelle installés près du château pour fournir les besoins des paysans locaux. Sur initiative seigneuriale, le développement d’une production de fer à destination commer-ciale à partir du minerai de l’île d’Elbe, nait à cette époque, ainsi à Rocca San Silvestro. Dès le début du XIIème siècle se développe sur l’Île d’Elbe, le promontoire de Piombino et la côte de la Maremme: la « Pisani Fabbri ». Des citoyens de Pise organisent à grande échelle l’extraction du minerai et la métallurgie, du fer. Pise contrôle alors l’extraction du minerai et le commerce de l’Île d’Elbe. La « Pisan Fabbri » issue d initiatives individuelles ou collec-tives emploie la main d’œuvre spécialisée disponible à Pise et à Lucques, et organise sa mi-gration saisonnière vers l’île d’Elbe. Pise crée un système intégré de production du fer, de l’extraction du minerai à la production de fer brut et sa transformation locale en fer ouvré. Les ateliers de la Fabbri s’installent, d’abord sur les lieux d’extraction du minerai, puis dans des secteurs dotés de ressources forestières suffisantes. Mais avec l’augmentation de la pro-duction, l’approvisionnement en charbon de bois devient un problème crucial par exemple dans la région de Mount Amiata, à une vingtaine de kilomètres de Sienne. Les recherches archéologiques ont permis une ébaucher de reconstitution des installations techniques de la Fabbri. Les fours identifiés sur l’île d’Elbe datés du XII au XIVème siècle, sont très rustiques et laissent peu de traces sur le terrain. Creusés dans un sol argileux , une superstructure sommaire de pierre et d’argile protège le soufflet ; le fond du four est concave plus ou moins ovale, d’un diamètre de 40-60cm ; une ouverture frontale permet la coulée du laitier : une description qui rappelle celle du procédé ancestral « alla Lucchese ». Les fours retrouvés sur le continent à Piombino datés fin XIII-XIVème siècle ont des carac-téristiques similaires. Régulièrement détruits après chaque opération, ils étaient reconstruits sur place l’un sur l’autre . Les fours observés dans le golfe de Follonica et la vallée de l’Alma semblent du même type mais sont restent difficiles à identifier (Cortese 1995-1997). L’utilisation de l’énergie hydraulique se développe à partir du XIIIème siècle notamment autour de Sienne dans la zone du Mount Amiata riche en ressources naturelles : eau vive, bois, et minerais de fer variés: sidérite manganèsifère, oxydes ferreux, limonite … (Cortese 2003). Les archives locales renseignent sur la fabrication du fer par différents entrepreneurs : établissement religieux, châtelains et dans une seconde phase communautés locales , entrepre-neurs privés et finalement la ville de Sienne elle-même. Au cours de cette seconde phase, le développement est contrarié par l’insuffisance de la res-source en bois, au point de mettre en cause l’agriculture vivrière . Par contre, il est probable que les minerais de fer locaux riches en manganèse utilisés depuis longtemps ont continué à l’être sans doute mélangés à du minerai hématite de l’Île d’Elbe (moins adapté à la production d’acier). Le minerai était importé importé par le port de Talamone situé sur le continent en face de l’île , au moins jusqu’en 1342, date à laquelle Pise perd au profit de Gènes le contrôle du minerai de l’Île d’Elbe (Calegari 1977) Les métallurgies du fer pisane et siennoise ont donc exploité en même temps les minerais locaux (manganèsifères pour quelques-uns) et le minerai de l’Île d’Elbe. Il est peu probable que dans ces conditions ; elles aient pu assurer la pérennité du procédé « Alle Lucchese »?

5 Développement de la métallurgie du fer dans le Versilia au XIIIème siècle.

A l’époque romaine, le Versilia désignait la partie du littoral de la mer Thyrénienne où débou-che le Serchio un fleuve descendant des Alpes Apuanes. Au cours du premier millénaire un mouvement tectonique a provoqué un soulèvement de la région. Le trait de côte s’est déplacé de plusieurs kilomètres asséchant le littoral qui devient le Versilia touristique d’ aujourd’hui. Partout en Europe au cours des XII et XIIIème siècles, on constate une recherché inten-sive du fer rattachée de plus en plus à l'économie monétaire et au commerce international (Sprandel 1969, 309). Le « Versilia historique » situé à une trentaine de kilomètres au NO de Lucques, accompagne ce mouvement ; les ressources naturelles, minerais de fer, bois des forêts, eau vive, y sont abondantes et permettent l’implantation de nombreuses petites installations (Azzari 1990, 1). En 1258 sous l’impulsion d’artisans lombards venus du nord de l’Italie, et de commerçants lucquois , la production du fer se développe. En 1279 au nord de Lucques dans la vallée du Serchio, est installée la fabricche di Vallico par « Pacetto Lombardo et Puccio filio suo ». Au milieu du XIIIème siècle , les maîtres lombards développent en Versilia les techniques hydrauliques ; un centre métallurgique d’importance est créé à Pietrasanta. En 1284, la pre-mière mouline à fer à soufflet hydraulique est installée dans la région de Lucques (Quiros castillo 1998) . Commence alors un développement important de la métallurgie du fer en Versilia qui trans-forme les minerais de fer locaux et le minerai de l’île d’Elbe importé par le port de Motrone créé à la demande de commerçants Lucquois en 1084 sous Henri IV de Lucca (Motrone est situé dans la haute vallée du Serchio, à 10 klm à l’ouest du Versilia historique). Au début du XIVème, à l’initiative de marchands Génois, Lucquois puis Florentins, le trafic commercial du port de Motrone augmente sensiblement. Motrone et les entrepôts de Pietra-santa voient passer toutes sortes de produits On y débarque et stocke des produits agricoles et alimentaires, des cuirs, des textiles, du sel, des marbres ... En 1414, des marchands Luc-quois et Génois achètent pour le compte du seigneur de Lucques, une « énorme » quantité de minerai de fer qui’on décharge sur la plage de Motrone . Les navires qui transitent à Motrone viennent de tous les ports de Méditerannée occidentale (dont l’île d’Elbe), et même de Grèce et de Flandre. Ce développement est dû aux marchands florentins, qui, après la conquête de Pise par Florence prèfèrent développer le port de Pise plutôt que le petits ports secondaires comme Motrone ou Piombino. Pendant les premières années du XVème siècle, Motrone demeure pourtant utile pour l’importation du minerai de fer de l’Île d’Elbe (Del Punta 2014, 147-160) Avec la création du port de Motrone le trafic du minerai de l’île d’Elbe à destination du Versilia devient donc possible . Grâce aux documents entrées-sorties du port, on sait que la métallurgie du fer était active en Versilia durant les XIV-XVème siècles. Un document de 1385 décrit des fours à Pietrasanta et dans les vallées de Vezza, et de Valdicastello, d’usines et de mines de fer à Stazzema, Valventosa, Ruosina, Calcaferro, Retignano et Seravezza (Quiros Castillo 1998, 185). C’est au cours des recherches minières menées alors dans le Versilia historique que sont découverts les gisements de Piémontite de Monte Corchia-Stazzema, à mi-route entre Pietrasanta et Garfagnana. Dès le Moyen age et sans doute bien avant, on y a recherché et extrait des marbres et des brèches (Medicee, di misti, fior di pesco, arlecchina…), parmi lesquelles on trouve un minéral rouge la Piémontite, de densité 3.5. La Piémontite (Cordier 1833, 135) est un minéral riche en silice (30%) et en oxydes de manganèse (12%) et de fer (19.5%) qui a peut être été utilisé comme fondant par les artisans lombards habitués au traitement du minerai de fer spathique manganèsifère des Alpes Lombardes, la piémontite apportant silice et manganèse. Le Versila historique est ainsi au Moyen Age le point de rencontre de deux procédés de fabrication du fer liès à la nature des minerai traités : - le minerai de fer spathique manganèsifère du Norique, des Alpes Lombardes, et de quelques sites de Toscane méridionale. Le procédé a été mis en oeuvre par les métallurgistes lombards dans le nord de l’Italie à partir du VIIème siècle -le minerai de fer hématite à gangue quartzitique (spécularite) de l’île d’Elbe, le procédé ancestral étant mis en oeuvre par les ouvriers Lucchois dès la Rome antique. Les métallurgistes lombards du Versilia ont-ils cherchè à adapter le minerai de l’île d’Elbe à leur technique du Cannechio en y ajoutant de la piémontite ? La composition du minerai de l’Ile d’Elbe rend en effet celui-ci très mal mal adapté à la réduction indirecte; l’addition d’une petite quantité de piémontite augmente les teneurs en silice et en manganèse du mélange de minerai et de fondant. Dès le Moyen Age les métallurgistes de Stazzema disposaient donc de trois fondants: la piémontite du Monte Corchia , la sidérite manganèsifère locale (Pizziolo dir. 2001) et, tiré des carrières voisines le marbre blanc souvent cité par Biringuccio. Au XIXème (Garella 1839), les métallurgistes toscans pour traiter le minerai de l’Île d’Elbe utiliseront comme fondant un tuf calcaire ou même la chaux vive!. La disponibilité de l’un ou l’autre de ces fondants explique qu’on ait pu utiliser le Cannecchio pour traiter le minerai de l’Île d’Elbe au Versilia historique et dans les régions voisines. Les Maîtres Lombards avaient dès lors leur secret. En 1497, un « Cannechio » de 5 mètres de hauteur construit sur ordre d’Ercole 1 duc de Ferrare fonctionne à Fornovolasco en Versilia historique (Baraldi 2001,144), également désigné comme « forno di Valestro di Garfignana » (Corographia dell’ Italia 3, Rampoldi, 1832). Le fer brut obtenu du minerai local est coulé en moule pour fabriquer des boulets de canon. Les étapes de sa mise en route ont été étudiées en détail par Baraldi et Calegari dans « Pratica e diffusione delle siderurgia indiretta in area italiana » (Braunstein 2001, 93-162). Ces auteurs décrivent notamment une campagne du canecchio de Volastro durant l’été 1500. Pendant deux jours, au lieu de la mine locale, le canecchio consomme du minerai de l’Île d’Elbe (vena elbana). La production journalière triple de 1000 à 3000 libbre par jour (330 à 1000 kilogs par jour) ; le rendement en fer (ferro crudo) du minerai passe de 25-30 à 57.5% ! Mais si le Canecchio permet d’atteindre une température suffisante à la fusion du produit et donc d’accéder à la marche en continu caractéristique de la méthode indirecte, une fois solidifiée la fonte liquide est trop fragile pour être traitée au marteau. (Simoni 2011, 28), Il faut l’affiner pour en faire du fer doux. Selon Biringuccio, la fonte (miniere) produite à Brescia dans une grande fournaise contenant beaucoup de charbon devait être refondue autant de fois qu’il était nécessaire pour obtenir un fer suffisamment doux pour soutenir le traitement au marteau ; « Mais si par aventure advient que la mine ayant usé toute diligence, ne rend le fer doux, ainsi toujours demeure dur, alors il est bon pour en faire acier, & et meilleur que l’autre. Et pourtant y en a quelques uns qui nomment telle minière, minière d’acier & non de fer ». Birringuccio termine cette explication ambigüe sans décrire le four d’affinage de la fonte… Assez curieusement d’ailleurs puisqu’il décrit un four à réverbère dans son chapitre XIVéme sur la façon de fondre le verre,. Si Birringuccio ne semble pas avoir connu le procédé d’affinage de la fonte de « grande fournaise », les historiens modernes se limitent à dire que les maîtres bressans maîtrisaient l’affinage en fer malléable de la fonte produite au Canecchio (Simoni 2009, 3) ou ébauchent une réponse à partir de l’affinage de la fonte en acier. Mais, sans que soit possible à la fin du XIIIème siècle de décrire le procédé d’affinage, on sait qu’à l’époque la fusina permettait de fabriquer à partir de la fonte du furnus « toutes sortes de produits variés dont l’acier, mais aussi des fers forgés plus ou moins durs » (Belhoste 2001, 536-538). Cette technique faisait la réputation des maîtres bressans et fût exportée à Gènes et Florence, puis remplacée par un procédé plus simple (Belhoste 1999-2000, not published)… Deux siècles plus tard, l’affinage de la fonte toscane fabriqué au charbon de bois à partir du seul minerai de l’ïle d’Elbe avec ajout d’une faible quantité de fondant calcaire posait toujours problème ! (Garella 1839, 68-73). Dès 1414 le Versilia est donc approvisionné en minerai de l’Île d’Elbe. A la fin du XVème siècle, les premiers essais de traitement au Canecchio par réduction indirecte du minerai de l’Île d’Elbe ont lieu à l’initiative du duc de Ferrare dans les montagnes de Pistoïa. Après 1543, le grand duc de Toscane développe son traitement au Canecchio dans le Pistoiese et au Versilia.

La région est dès lors abondamment approvisionnée en minerai de l’Île d’Elbe. A côté de la production "officielle" au canecchio, la fabrication du fer "alla Lucchese" par les ouvriers Lucquois continue discrètement pour assurer le marché local

2 L’Île d’Elbe sous contrôle gènois (1342-1545)

La suprématie Pisane sur la méditerranée occidentale prend fin en 1284 à la bataille de la Meloria et la victoire de Gènes. Pise perd le contrôle de l’Île d’Elbe dont quarante ans plus tard, elle doit céder les droits d’exportation du minerai. En 1445, Marchands et financiers génois traitent avec le duc de Piombino l’approvisionnement de Gênes en minerai de l’Ile d’Elbe , et dans la deuxième moitié du siècle, les métallurgistes génois qui avaient pratiqué jusqu’alors un procédé voisin du procédé corse, mettent au point une nouvelle technique. Le bassa fuoco « alla genovese » les fondeurs génois réussissent à réduire les deux grillages successifs du procédé corse (cuisson du minerai puis affinage du minerai cuit), à une seule opération . A production journalière égale, le nouveau « basso fuoco alla genovese » permet une réduction de 90% de la consommation spécifique de charbon de bois : il faut 28 kg de charbon de bois pour produire 48 kg de fer (Picardo). En même temps le poids du masello est multiplié par dix. Auparavant, les fondeurs liguriens utilisaient le bassa fuoco « alla Lucchese » ; la demande en fer du commerce international augmentant, pressés par les financiers et marchands génois, ils ont recherché une technique plus productive et moins gourmande en charbon de bois, assez rare dans l’arrière pays génois. Le bassa fuoco « alla Genovese » résulte d’une adaptation du bassa fuoco « alla Lucchese » tel qu’il a été pratiqué en Corse jusqu’au XIXème. C’est donc à partir du dernier décrit par Sagey en 1828 que nous tenterons de le reconstituer. Pour un fondeur averti, la complexité du procédé corse découlait de son traitement en deux phases discontinues dans le temps comme dans l’espace : cuisson puis affinage. La destruction complète du dispositif nécessaire pour la réduction du minerai et, après arrosage abondant, son remplacement par un second dispositif très sommaire pour l’affinage du minerai réduit, étaient responsables de la très forte consommation de charbon de bois. Simplifier le procédé consistait d’abord à éviter cette rupture. La simplification a été obtenue au départ par une ouverture de la base du puits de combustion du charbon de bois toujours chargé par le haut, qui permettait le passage des gaz de combustion vers un puits de réduction du minerai lui-même chargé par le haut et accolé au précédent.. La séparation des deux puits charbon et minerai a probablement été réalisée au départ par construction d’un mur de morceaux de charbon de bois au modèle du puits elliptique de la forge « alla lucchese ». Pour conforter l’équilibre de l’ensemble, la nécessité d’une base carrée maçonnée s’est rapidement imposée préfigurant le foyer catalan . Les spécialistes évoquent d’ailleurs à propos du « basso fuoco alla genovese » de méthode catalano-ligure (Baraldi 1979, Lessico delle ferriere catalano-liguri). Pour permettre la fabrication d’un masello de 2 cantaris soit environ 100 kg, le volume à réserver pour le puits de minerai est de 40x45cm (environ 70l.) pour 56kg de charbon. On peut imaginer un fonctionnement en deux phases : -une première phase de réduction au cours de laquelle la température des gaz est limitée à 1000°C environ par réglage du débit d’air soufflé pour éviter de fondre le minerai :il se forme un mélange solide de nodules de fer métallique et d’éléments scorifiables,. - Une seconde phase au cours de laquelle le mélange réduit est approché de la tuyère. Une partie du fer métallique réduit au cours de la première phase est réoxydé en FeO qui se combine aux éléments scorifiables pour donner un laitier fondant facilement à 1200-1220°C : une pratique décrite trois siècles plus tard le procédé corse (Sagey 1828, 134). Dans ces conditions, le bassa fuoco alla genovese donnait alors un masello de fer à l’état pâteux qui pouvait supporter le maillet et un laitier bien fluide coulé par le chio contenant de la silice (~29%), de l ’oxyde de fer FeO (~67%) et ~4% d’Al2O3. Les forgerons liguriens ont ensuite réglé le forgeage après découpage du masello comme trois siècles plus tard les forgerons ariègeois réglèrent celui du masset (Richard 1838, atlas fig 2). La nouvelle technique du « basso fuoco all genovese » rencontra vite le succès en Espagne ou elle fut introduite dès 1527 (Cantelaube et Verna 2000, 152-163) faisant du même coup les fondeurs génois les inventeurs de la méthode catalane qui ne sera connue sous ce nom que vers 1775 (Cantelaube 2005, 43). Mais ce n’est qu’à la fin du XVIIème que l’on pourra vraiment parler de procédé « catalano-ligurien ». La République de Gènes contrôlera en effet au départ très strictement la diffusion de «son» procédé : en 1620, la première forge « alla genovese » implantée en Corse sur privilège du Doge le sera sur un site considéré dès lors comme territoire génois !

Tant que Gènes contrôle le minerai de l’Île d’Elbe, le fer génois produit "alla genovese" à l’initiative de marchands et des financiers, est destiné au marché international . Dans les campagnes lucquoises et toscanes les ouvriers lucquois fabriquent toujours du fer "alla lucchese".

3 Biringuccio publie « De La Pirotechnia » en 1540

" Et estant ieune ie vey en nos lieux de Sienne en la vallée de Bocchegian, là où du seigneur Pandolfe P . estoient beaucoup d’écoliers à forger ordonnez : lesquels mettre en œuvre ayant la cure, ie prins des dittes minieres outre à celle de l’Elba, lesquelles voisines d’icelle se trouuoient , & des vnes & des autres ie vins à faire une bonne pratique …" En 1540, Biriguccio est un témistorique du procédé "alla lucchese" en Toscane

La traduction par Maître Jacques Vincent (La Pyrotechnie, ou L'Art du feu, 1572), de La Pirotechnia de Birringuccio, proche du texte rédigé très librement en italien populaire et retranscrite en français moderne, décrit le procédé "alla Lucchese", mis en œuvre à l’époque sur l’île d’Elbe et repris après 1775 par Tronson du Coudray et Sagey comme le procédé corse.

"Et en nos pays ici de Toscane, cette chose fort connue parce ils sont situés auprès de l’Elba laquelle en est tant copieuse et riche, qu’elle surmonte tout autre lieu en qui telle minière se trouve … Cette minière est de telle nature que pour en tirer le fer et le réduire à pureté, elle n’est point sujette à la violence des grands feux , ou de beaucoup de labeurs et de subtilités extraordinaires, comme les autres, , mais seulement la mettant à la fonte devant la bouche des soufflets avec feu de fusion ordinaire on en tire le fer très doux et traitable … Mais seulement lui est de besoin d’une simple fonte & une paire de soufflets , pas beaucoup plus grands que les communs accoutrés au lieu opportun près d’une petite butte comme une montagnette, l’ayant rompue d’abord comme noisettes et lui ayant fait comme un clôture tout à l’entour des plus grosses pièces de minière à forme ronde ou d’autres pierres mortes & non sujettes à se briser pour retenir le charbon estraint & contraint ».

4 Cosme Ier de Toscane renégocie les contrats de l’Île d’Elbe en 1543

Cosme Ier de Toscane (1519-1574) est à la fin de la Renaissance duc de Florence puis premier Grand-Duc de Toscane. Elu par la république florentine en 1537, il met en place des structures gouvernementales efficaces qui perdurent après lui. Il est à l’origine de très nombreuses réalisations parmi lesquelles la création de la ville de Portoferraio sur l’île d’Elbe et de nombreuses réussites dans le domaine économique. Parmi celles-ci, le contrôle par Florence de l’exploitation des minerais de l’Île d’Elbe : Le Grand-Duc concentre entre ses mains toutes les « maone » du fer de l’île d’Elbe et orga nise à son profit la production du fer en Toscane, en monopolisant la distribution des matières premières insulaires…Il crée une entreprise la « Magona del ferro », véritable société d’État qui regroupe les maona de Lucques, Pietrasanta, Barga, Fivizzano, Massa di Carrara et Ferrare, celles de Rome, Patrimonio, Vicarcarello, Naples, celles de Sienne, Gênes, Savone, Finale, Noli, celles de Pistoia, du Casentino, de Massa Marittima, et enfin la « maona et ferriera » de Bologne. Ce système monopolistique jouit d’un privilège exclusif et durable, garanti par l’État, qui permet au Grand Duc de Toscane de contrôler l’ensemble du secteur de production du fer (Boisseuil 2014, 10) Dès 1543, un Maître de Gardone en Val Trompia, Zambordini, affirme à Cosimo de Medici, qu’il a le monopole d’une nouvelle méthode permettant de traiter le minerai de l'île d'Elbe (Simoni 2009, 282-285). Il est alors invité à construire et exploiter à Pracchia, dans les montagnes du Pistoiese « un four à la Bressana capable de transformer le minerai en fer liquide », comme celui construit en Garfagnana à Fornovolasco pour le Duc de Ferrare. Pour contrôler toute la chaîne sidérurgique, de l’extraction du minerai de l’ïle d’Elbe à sa transformation en fer commercial, le Grand Duc de Toscane rachète alors et fait reconstruire par Zambordini d’anciennes forges dans le Versilia (Ruosina) et dans la montagne de Pistoïa (Pracchia, Maresca, Orsigna).

Après l’irruption sur le marché du grand duc de Toscane, le fer "alla genovese" des marchands et financiers génois est remplacé par une fonte produite au Canecchio par réduction indirecte. De leur côté, les ouvriers lucquois continuent à produire le fer "Alla Lucchese" pour le marché local dans les campagnes lucquoises et toscane.

5 Après 1543, Gènes cherche à utiliser le minerai Corse.

La métallurgie du fer en Corse orientale avant 1543.

- L’ouvrage de Pierre Comiti "Mines et métallurgie du fer en Corse du XVe au XVIIIe siécle" publié en 2011 fournit la plupart des références qui suivent.

Dès 1454, la banque génoise San Giorgio alors « protectrice de la Corse » cherchait à valoriser les minerais corses. En 1508 elle afferme les mines corses au plus offrant. Ces mines semblent avoir été exploitées épisodiquement dans les premières décennies du XVIème. Le minerai de Farinole est réduit à la forge de Negro. Une autre mine à Oletta est également exploitée mais son minerai (une hématite manganèsifére) est réputé plus difficile à travailler : on n’avait pu en tirer que des boulets de canon. Puis toute entreprise minière semble avoir cessé en Corse. Il n’est pas possible d’évaluer le nombre de forges alors en activité sur les 18 sites reconnus par les historiens. Toutes ces forges devait battre le fer « alla Lucchese » : en 1518, lorsque le Gènois Sauli remet en état la forge en ruines de Fiumalto, il la reconstruit « alla Lucchese ».

La métallurgie du fer en Corse orientale après 1543,

Après 1543, les conséquences de la prise de contrôle des minerais de l’Ile d’Elbe par le Grand Duc de Toscane, sont très lourdes pour le système génois de production et commerce international du fer qui se trouve complètement désorganisé. Ce système supposait un contrôle rigoureux de toute la chaîne de production du fer, notamment au départ de la qualité et de la régularité des achats de minerai de l’Île d’Elbe. Gènes réagit immédiatement en cherchant un minerai de remplacement et s’intéresse aux minerais corses. Dès 1550, elle remet en activité la mine d’hématite de Farinole. Le grand duc de Toscane ne s’oppose pas après 1543 à la vente et l’exportation du minerai de l’Île d’Elbe ; un trafic du minerai « très fructueux » continue vers la Corse où la gabelle gènoise le taxe à 30% de son prix de vente au départ. Ce n’est qu’en 1620, sans doute après avoir attendu les résultats de production des hauts fourneaux brescians construits par le Grand Duc, et vérifié que les nouvelles pratiques de vente du minerai de l’île d’Elbe empêchaient le retour à la situation précédente, que Gènes engage des essais de traitement des minerais corses au basso fuoco « alla genovese ». Développement en Corse du procédé « alla genovese » Le premier projet de construction d’une forge «alla genovese » en Corse date de 1620 année à laquelle le Corse Franceschi obtient par privilège du Doge de Gènes le droit d’en construire une à Fiumalto. Mais le statut d’une forge « alla Genovese » installée en Corse est très particulier : le Doge assortit son privilège d’un droit sur la vente en Corse du fer produit par la nouvelle forge obligeant ainsi Franceschi à vendre à bon compte à Gènes les trois quart de sa production. (Comiti2011 ,141) Une forge à la génoise installée en Corse peut donc être alimentée en minerai de l’Ile d’Elbe. Installée par privilège, elle est considérée comme une enclave génoise en territoire corse. Un autre obstacle au développement en Corse du procédé génois et sa forte consommation de bois à charbonner. Les forêts corses étaient traditionnellement régies par les communautés locales qui livraient aux forges le bois nécessaire moyennant une certaine quantité de fer à prix fixé. Ce bois était ensuite charbonné par la forge sous-traitant parfois le travail à des saisonniers Lucchois. Si la consommation spécifique de charbon de bois d’une forge « alla genovese » était très faible par rapport à celle d’une forge « alla Lucchese », sa consommation réelle était, compte tenu de sa productivité, beaucoup plus importante. L’implantation d’une forge « alla genovese » travaillant pour un marché génois insatiable était donc à l’origine de conflits permanents avec les forges voisines « alla Lucchese » qui approvisionnant un marché local limité se retrouvaient souvent au chômage. Les historiens discutent le nombre de forges à la génoise finalement construites en Corse : sept sur dix-huit selon Mattioli, une à peut être quatre selon Comiti. En fait le statut très contraignant pour l’exploitant décourage les prétendants et la forge de Fiumalto construite par Franceschi à partir de 1620 est probablement un exemple unique. Les forges corses restent jusqu’au XIXème des forges « alla Lucchese ». 1620-1626 Gènes essaye les minerais corses Quelques essais avaient été réalisés au milieu du XVème sous l’impulsion de la Banque Saint Georges. En 1620, Gènes avait commandé des essais au bas fourneau lors d’une tentative de remise en exploitation des mines de Farinole et Olmeta. Le gouverneur de la Corse faisait part au Doge de ses réserves sur la remise en service d’une mine mal connue dont la veine s’enfonçait dans la roche et demandait la réalisation d’essais. Le gouverneur de Corse autorise le bastiais Graziani à tester 490 livres de minerai d’Olmeta. Graziani obtient 190 livres de fer en douze heures, et tire la conclusion que le minerai est de très bonne qualité. Mais Gènes demande de nouvelles preuves. En 1622, 25 cantaris de minerai d’Olmeta et 30 de Farinole sont envoyés pour test en Ligurie aux ferriera de Orba et Rossiglione Les maîtres liguriens jugent bon le minerai d’Olmeta mais pas celui de Farinole qu’ils jugent trop pierreux. Gènes exploite alors elle-même les mines de Farinole et d’Olmeta et y envoie le maître Siri pour évaluer l’importance des filons. En 1624, le commissaire gènois Fieschi prélève des échantillons pour déterminer la rentabilité de l’opération et les fait traiter en sa présence. Ces essais de 1627 donnent l’occasion de comparer les procédés "alla genove" et"alla Lucchese" par le poids de la masse de fer produite par opération.

Comparaison de la productivité de forges "alla lucchese" et "alla genovese"

Forges "alla lucchese"

masellos de 12 kg :5 en 12 heures à Moriani en Corse masellos de 12,4 kg 10 par jour à Olmeta en Corse selon Franceschi masellos de 14 Kg,5 en 12 h à mi XVème siècle selon Biringuccio-Agricola masellos de 19.6 kg 5par jour à Moriani en Corse selon Franceschi masellos de 10 kg : essais de 1625 en Corse masellos de 30kg : 5 par jour

Forges "alla genovese"

masello de 57 kg :1 en 5h à Orba en Ligurie masello de 77 kg :1en 6 h à Rossiglione en Ligurie masello de 125 kg : essais de 1625 en Corse (Baraldi 1995)

De nouveaux essais sur le minerai de Farinole-Olmeta ont lieu en 1626 à Raminella (Ligurie) par des Brescianis. Les résultats sont mauvais: on n’obtient pas de fer. D’autres essais tentés à Voltri (Ligurie) par un maître de Rossiglione et le brescian Acquisiti, se révèlent négatifs. En 1627 Gènes abandonne les essais. Nicolo Doria tire la conclusion des nombreux tests effectués à Rossiglione : le minerai de fer de Farinole ne peut être transformé en fer et en acier par le procédé mis en œuvre pour le minerai de l’Ile d’Elbe.

La même année 112 tonnes de minerai de Farinole expédiées dans les Maremmes chez Sanguinetto donnent une excellente fonte dans un four à la Bresciana. En 1628 Rivarola de Parme déclare le minerai corse bon pour fabriquer toutes sortes d’armes et d’outils. Le gouverneur de Corse fait envoyer 45 tonnes de minerai de Farinole au duché de Parme pour y être traités. On en tire 28 tonnes d’excellente fonte qui affinée en fer permet la fabrication de toutes sortes d’armes et d’outils. Il en arrive à la conclusion que le minerai de Farinole ne peut servir qu’à la fabrication de la fonte dans un four à la Bresciana, une technique que n’a pas encore pratiquée la république de Gènes. Le minerai corse est mal connu des métallurgistes ligures et toscans habitués à travailler le minerai de l’île d’Elbe. Il ne peut pas être traité « alla genovese », une conclusion qui débouchera sur la construction en Corse du haut fourneau de Rutali (Campocasso).

Il faudra attendre 1830 et la première étude de la géologie de la Corse (Hollande 1830,117) pour apprendre que l’hématite corse est moins riche en fer et contient plus de silice que le minerai de l’Ile d’Elbe ; ceci la rend définitivement impropre au traitement "alla lucchese". En 1630, Gènes abandonne donc devant la concurrence des fers suédois et wallon produits au haut fourneau depuis le XIVéme. La république génoise se retrouve avec un stock de 375 tonnes de minerai corse qu’elle espère vendre au plus offrant…

L’implantation en Corse du procédé « alla genovese » est donc un échec. La marché corse du fer reste approvisionné par des forges « alla Lucchese » traitant du minerai de l’Île d’Elbe conduites par des ouvriers lucquois.

6 XIXème. Le procédé "alla Lucche" devient le procédé Corse.

Le titre que Tronson du Coudray donne à son mémoire de 1775 "Mémoire sur la manière dont on extrait en Corse le fer de la mine de l’ïle d’Elbe, d’où l’on déduit une comparaison de la méthode catalane en général avec celles qui se pratique dans nos forges " annonce déjà le passage à un procédé catalan moins gourmand en combustible.

Aussi quand l’ingénieur des Mines Gueymard fait en 1820-1821 son "Voyage géologique et minéralogique en Corse" ce passage est déjà fort avancé. Il signale neuf forges "alla Lucchese " en activité consommant un minerai de l’Île d’Elbe de qualité très irrégulière: " mélanges de fer oligiste et de fer oxydulé dans des proportions variables avec quelques parties de fer oxydulé et hydraté. Ils varient beaucoup dans leur richesse et dans leur qualité. Ils sont plus ou moins terreux et plus ou moins pyriteux. J’ai vu quelquefois des échantillons où le fer sulfuré entrait pour un tiers : ces morceaux sont rejetés par les forgerons (qui viennent tous de Lucques)". Le jugement de Gueymard est définitif : même si les fers corses sont de première qualité, le procédé corse ne peut plus se soutenir. Heureusement pour l'histoire du procédé, Sagey, sept ans après lui décrira une opération , parfaitement réussie , à partir d'un minerai de l'ïle d'Elbe de bonne qualité!

Contrairement à celles de Tronson, Muthuon et surtout Sagey, la description du procédé par Gueymard, mélange de modes opératoires différents suivant la qualité du minerai travaillé, est confuse et peu crédible . Il présente le grillage comme "une espèce de cémentation qui nécessite la mise en contact du minerai avec le plus de charbon possible", accuse le bois de vieux châtaignier utilisé pour la fabrication du charbon de bois d’augmenter la consommation de combustible, décrit le fer obtenu du minerai de Farinole (plus riche que celui de l’Île d’Elbe !) comme excellent, surpassant toute attente, même si le produit est moins grand faute de concassage du minerai … Gueymard est meilleur géologue et minéralogiste que métallurgiste ! Son "Voyage" apprend finalement peu sur le procédé corse de production du fer.

En 1851 Il n’est plus question de procédé corse. L’usine de Toga connaît une grande activité jusqu’en 1870 (la fonte corse est envoyée dans la Loire ). La concurrence de la houille condamne ensuite définitivement la sidérurgie corse (Campocasso 2004, 5-6). Pour la même raison, la sidérurgie italienne déclinera. En 1868, on n’extrait plus en Italie que 72000 tonnes de minerai les deux-tiers sur l’Île d’Elbe et on n’y produit plus que 7000 tonnes de fer en barres (Annales du Commerce extérieur. Italie. Août 1869)

7 Conclusion

Sans les ouvriers de la fabrica di spathae libérés, les paysans des campagnes lucquoises n’auraient pas trouvé à la fin de l’empire romain le fer nécessaire à la fabrication de leurs outils… Sans au haut Moyen Age, l’activite des commerçants lucquois et l’arrivée des métallurgistes lombards, l’importation du minerai de fer de l’île d’Elbe au Versilia historique et dans la région lucquoise aurait sans doute cessé…

Sans le témoignage de Birringuccio, la description du procédé de fabrication du fer à partir du minerai de l’ïle d’Elbe…

Sans pendant des siècles la fabrication en Corse de la fabrication du fer battu « Alla Lucchese »,par des ouvriers Lucquois… Sans, la «Notice sur la fabrication du fer en Corse » de l’ingénieur des mines Sagey décrivant le procédé avec une grande précision …

Sans en 1864, la description du procédé Corse dans le traité de Percy « Metallurgy. The art of extracting metals from their ores », le procédé corse « fossile » de l’antique procédé « alle Lucchese » aurait complètement disparu.

8. Références : à paraître

E.T. Juin 2015.

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Published by Edmondtruffaut
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Rémy Nicolle 27/09/2016 17:19

Bonjour,

Félicitations pour le travail que vous faites. En train de prendre ma retraite je m'intéresse beaucoup à l'histoire de la sidérurgie mondiale. J'ai fait quelques travaux sur la transition charbon de bois coke et sur la caractérisation du point de fonctionnement des hauts fourneaux à charbon de bois au début du XIXème siècle.
La lecture de votre blog, une occasion de se rappeler nos travaux communs sur les HF FeMn avec torches à plasma
Bien cordialement
R.NICOLLE

Edmondtruffaut 30/09/2016 09:46

Cher Monieur Nicolle,
Quel plaisir de vous lire et de se rappeler l'époque de nos essais plasma! Mon adresse mail est edmondtruffaut@aol;com. Quelle est la vôtre? Beaucoup de choses à vous écrire!
Bien à vous.
Edmond Truffaut




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